Affaire Preynat, parce qu'il faut aussi juger un homme.

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Affaire Preynat, parce qu’il faut aussi juger un homme

Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef au journal La Croix.

Tout a été dit sur l’affaire Preynat, ce prêtre qui a abusé de scouts entre 1972 et 1991, dans la commune de Sainte-Foy-lès-Lyon : « tout », c’est-à-dire la complicité au moins tacite de la hiérarchie, le silence des parents, la difficulté pour les victimes de témoigner après tant d’années de silence… On a fait le procès de l’Église, de ses responsables, mais, depuis 2015 que cette affaire occupe le devant de la scène médiatique, on aurait presque oublié qu’à l’origine, il y a la faute d’un homme. Un prédateur hors norme, l’ancien père Bernard Preynat, 75 ans en février. On aurait dû commencer par cela. Les circonstances en ont décidé autrement, et ce fut d’abord le procès d’une institution, avec la mise en cause du cardinal Barbarin. Mais cette semaine, à Lyon, c’est bien l’homme que l’on va juger.

Une question qui hante les victimes

Les victimes, nombreuses, celles qui sont parties civiles, celles qui ne peuvent l’être car prescrites, massées sur les bancs du public, souvent avec leurs parents, attendent toutes ce moment. Avec cette question, qui les hante, et pour beaucoup a détruit une partie de leur vie : comment un homme, un adulte, un prêtre, a-t-il pu leur faire cela ?

 

Pas sûr que la première journée d’audience leur ai apporté une réponse. Bernard Preynat se tient seul, à la barre. Une silhouette encore imposante, avec une barbe qui désormais lui couvre le visage. Les victimes, elles, reconnaissent la voix à l’accent stéphanois, une voix qui vient encore les hanter dans leur sommeil. Et puis cette manière de se tenir debout, planté sur ses deux jambes, comme s’il avait encore, face à lui, les deux ou trois cents scouts à surveiller… La voix est faible, au début. Elle va progressivement s’affermir, prendre de l’assurance, dénotant une forte personnalité.

Dè le début des témoignages des victimes, on devine sa ligne de défense, définie par son avocat, Maître Frédéric Doyez, et dont il ne s’écartera jamais : il s’excuse, demande pardon (le mot aura été répété plus de cinquante fois dans la journée !) reconnaît qu’il « a fait du mal ». Mais il ne savait pas à l’époque le mal qu’il faisait.

Un prédateur calculateur, méticuleux

Ce serait donc si simple ? L’ancien prêtre, à chaque témoignage de victimes, reconnaît les attouchements, les mains dans les slips, les baisés, les étreintes. À l’époque, il ne se rendait pas compte, assure-t-il. Au fil de l’audience, les choses apparaissent cependant progressivement plus complexes. Le modus operandi d’abord, toujours le même, révèle un homme calculateur, méticuleux, sachant bien ce qu’il voulait : attirer sous un prétexte quelconque un gamin dans un coin isolé, et l’agresser avec les mêmes gestes, le même souffle rauque, éprouvant le plaisir, et enfin, tenant le même discours : « c’est notre secret ». Rien n’est laissé au hasard : « J’ai fait en mesure de ne pas être vu » avoue-t-il ainsi à propos d’agressions qui se sont déroulées dans un bus : « il faisait nuit, la lumière était éteinte »…

L’ancien prêtre reconnaît tout, ou presque. Et tout est dans ce « presque ». Au long de la première journée, Bernard Preynat reprend les victimes pour corriger tel ou tel détail, paraît se souvenir précisément de chaque geste, et réfute tout ce qui peut aggraver son cas : pas de violence ; pas de baiser dans la bouche, peu de caresses sur le sexe. Ceux qui le connaissaient se souviennent alors de l’organisateur hors pair, qui savait tout maîtriser, tout compter, avec une forme d’obsession du détail. C’est la même chose devant le tribunal : chaque mot est pesé, rien n’est laissé au hasard. L’homme reste dans la maîtrise. Aujourd’hui encore…

Bernard Preynat est-il sincère dans ses regrets ? « Quand j’entends cette victime et ses souffrances, je suis assommé » lâche-t-il un moment. « Assommé », terme qui rappelle le fameux « ébouillanté » de la lettre écrite aux parents d’une victime en 1991. » Je savais que ces gestes étaient interdits dit-il, parce que je les faisais en cachette ». N’est-ce pas l’inverse, le reprend maître Boudot, l’un des avocats des parties civiles : « vous le faisiez en cachette parce que c’était interdit ? ». « Je n’avais pas conscience » répète-t-il alors gêné. « Pourtant, rétorque la procureure Dominique Sauves, vous saviez bien que c’était interdit ? ». L’ancien prêtre avoue d’ailleurs avoir vécu avec la peur d’être dénoncé par les enfants. Il avait donc bien conscience que c’était mal, finit-il par admettre.

« Je ne faisais jamais de violence », assure alors le prévenu, pourtant décrit par certaines victimes comme un « gueulard » un homme d’autorité, auquel on ne pouvait qu’obéir. « Pas de violence, cela veut-il dire que les enfants étaient consentants pour vous ? » interroge la présidente du jury. « À l’époque, je le croyais. Maintenant, je sais que non ». Avec cet aveu qui laisse pantois : « Quand j’ai dit à une mère, inquiète qu’il ne s’était rien passé de grave avec son enfant (on était en 1991) je ne lui ai pas menti. Pour moi, à l’époque, ce n’était pas grave ».

Plus de 300 agressions ?

Preynat assure avoir changé. Lorsqu’il est déplacé en 1991 de Sainte-Foy pour aller Neulise « un trou » dira-t-il drôlement un moment, il « a compris » et n’a jamais recommencé. Toute sa défense reposera sans doute sur ce « je n’ai jamais recommencé ». Il explique avoir évolué notamment en voyant la « détresse » des parents. « Il vous a fallu du temps pour prendre conscience » observe d’ailleurs la présidente du tribunal Anne-Sophie Martinet. Alors sincère ? Ce n’est sans doute qu’au moment de l’examen de sa personnalité par des experts que les victimes auront la réponse. Il leur faut pour l’instant se raccrocher à quelques mots, qui, parfois, échappent de la bouche de cet homme encore si sûr de lui pour l’éclairer sous un autre jour. Ainsi à plusieurs reprises, et contrairement aux témoignages des victimes, il refuse d’admettre qu’il les embrassait sur la bouche. Jusqu’à ce qu’il glisse un surprenant « c’est possible, mais ce n’étaient que de petits baisers, en passant, par tendresse ». De « petits baisers » pour de « petits » secrets, sur des « petits » garçons. Et pour un « petit » nombre d’agressions, donc ? À un moment, alors qu’il réfute avoir agressé l’une des victimes plus de dix fois, la présidente du tribunal l’amène doucement sur d’autres chiffres: « combien d’enfants agressiez-vous ainsi par semaine ? » L’ancien prêtre hésite : par semaine, entre zéro et deux, trois parfois. « Et les camps » poursuit-elle doucement ? Les camps, chaque soir, après la veillée. Donc quatre-cinq lors des semaines de camps insiste la juge ? Un « oui », lâché dans un murmure. Chaque soir au camp, deux fois par semaine durant l’année. Et ce pendant vingt ans. Dans la salle, un ange passe, chacun peut faire le calcul : sans doute plus de 300 agressions, au total…

Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef au journal La Croix.

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