Après le coronavirus, soigner l'homme en soignant la terre.

cmr44 Par Le 15/04/2020 à 19:25 comment 0

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Dominique POTIER :"après le coronavirus, soigner l'homme en soignant la terre".

Dans les années 1990-2000, l'usage massif d'un traitement anti-inflammatoire dans les troupeaux a décimé la quasi-totalité des vautours en Asie du Sud-Est. Dans la seule péninsule indienne, on estime à 45 000 les victimes humaines de la rage véhiculée par les chiens errants, qui ont proliféré en prenant le rôle de charognards à la place des vautours. Des histoires comme celle-là, il en existe sous toutes les latitudes. Transmises par la sagesse populaire ou issues des travaux de la science, elles ont donné naissance à un nouveau concept baptisé One Health (« Une seule santé »). Très probablement liée à un désordre écosystémique (étalement urbain, déforestation, élevages industriels et commerce d'animaux sauvages), la crise tragique du Covid-19 fait prendre conscience de la fécondité de ce concept.

Alors que 80 % des maladies émergentes sont issues du monde animal et que celles-ci sont en lien avec l'environnement, l'épidémiologie est à l'origine d'une révolution des savoirs, obligeant à penser ensemble écologie et santé. Ainsi quand l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae) collabore avec 18 autres instituts européens de recherche agronomique pour affranchir l'agriculture de sa dépendance aux pesticides. Ou dans la lutte contre l'antibiorésistance, en limitant les mutations génétiques des bactéries au monde animal afin que leur transmission n'amenuise pas la capacité à soigner les hommes, alors que ce fléau sanitaire cause 700 000 morts par an.

La conscience du fragile. Ce concept scientifique est porteur d'une extraordinaire espérance politique. La conscience du fragile est en effet la marque de notre génération. Fragilité écologique, fragilité de la dignité humaine, fragilité de la démocratie... « Être responsable, c'est l'être de ce qui est fragile », disait déjà Paul Ricoeur. Partis à la conquête de l'espace, nous découvrons la finitude du temps. À livre ouvert, c'est une pédagogie de la Genèse. Le jour de l'Homme, s'il apparaît comme le sommet de la Création, vient après ceux des « luminaires dans le firmament » et de « toutes les bestioles qui fourmillent sur la terre ». Par le changement climatique, nous faisons l'apprentissage de notre interdépendance. Le rendement du mil dépend de nos styles de vie et conditionne le destin de millions de paysans, auquel aucun mur sur la Méditerranée ne nous rendra étrangers.

"Qu’elle prenne les figures du care ou du service public, la fraternité apparaît comme notre assurance-vie. Nous ne pouvons plus être « seuls au monde". Au Sénégal, la hausse des températures réduira les rendements de 30 % d'ici à 2050. Économie et écologie d'un monde en commun... Ces deux interdépendances nous ouvrent à une autre, celle de la fraternité. Qu'elle prenne les figures hier encore démonétisées du care ou du service public, elle apparaît aujourd'hui comme notre assurance-vie. Nous ne pouvons plus être « seuls au monde ».

Visée éthique et État de droit. Ni mythe prométhéen ni panthéisme : l'idée profonde est plutôt celle d'une nature « alliée ». Un exemple « terre à terre » : le sol. Climat, biodiversité, nourriture : il devient un enjeu politique majeur. Or, au long cours, son accaparement va de pair avec la pauvreté et les régimes autoritaires. La justice foncière est ainsi la source du renouvellement des générations paysannes, condition sine qua non d'une agroécologie garante de notre sécurité alimentaire. Ici comme ailleurs, le partage repose sur une visée éthique et un État de droit, et non sur la « loi de la jungle ».

« Une seule santé » est un récit humaniste qui résonne secrètement avec cette autre voix : « Qui sauve une seule vie sauve le monde entier. » Ce lien indéfectible entre la dignité humaine et notre maison commune fait de Laudato si' un processus et une promesse sans équivalent pour le temps présent. Ce lien est spirituel. Pas de santé humaine sans santé de la Terre. La justice et la vie. Réparer l'une pour sauver l'autre.

Agriculteur de profession, Dominique Potier est député socialiste de Meurthe-et- Moselle depuis 2012 et fondateur de l'association Esprit civique.

TRIBUNE - MAGASINE LA VIE - 15/04/2020. 

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