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Epinette

Parole de Soignant : Emmanuelle Simon, directrice d'un EHPAD

Emmanuelle SIMON, directrice d’un EHPAD L’Epinette’, dans le Maine et Loire

Bonjour Emmanuelle, et merci d’avoir accepté de répondre à notre invitation, pouvez-vous vous présenter ? Je m’appelle Emmanuelle Simon, je suis directrice d’un tout petit EHPAD dans le Maine et Loire. C’est une fonction que j’exerce depuis 10 ans. J’étais auparavant psychologue du développement de formation et avant de suivre la formation de direction, j’avais exercé mon métier de psychologue, en EHPAD, en hôpitaux locaux, toujours en gériatrie, en gérontologie.

Pendant 8 ans, j’ai été coordinatrice de CLIC, Centres locaux d'Information et de Coordination sur le secteur des Vignobles nantais : un poste très riche qui m’a fait rencontrer des directeurs d’EHPAD qui m’ont donné envie d’évoluer sur l’accompagnement d’équipes au service de personnes âgées en établissements. J’avais moi-même construit quelques convictions sur ces sujets de l’accompagnement bienveillant en établissements.

Après ma formation de directeur qui a vraiment correspondu à mes attentes, j’ai occupé plusieurs postes, comme directrice en maison de retraite dans le public ; puis on est venu me chercher pour une nouvelle aventure, toujours en gérontologie où j’ai été responsable d’une résidence services seniors, un domaine spécifique, privé-lucratif avec le projet d’ouverture d’une nouvelle résidence sur Nantes. Ce fut une expérience courte de 6 mois, pour découvrir ce que je pressentais :  je n’étais pas faite pour ce milieu du privé commercial.

Après quelques mois au chômage, j’ai été appelée par différents collègues pour faire des remplacements d’autres anciens collègues directeurs, en situations de difficultés et pour certains en burn out  : plusieurs mois dans le 44 qui m’ont donné envie de recoller à la situation de direction d’EHPAD ; puis  j’ai été recrutée fin 2007 pour la direction de l’établissement où je suis actuellement.

Quelques mots sur votre établissement ? : L’Epinette est un petit EHPAD de 25 places, avec un fonctionnement atypique, dans une architecture foyer logement. Les résidents gardent une part d’autonomie, c’est-à-dire qu’ils ont le choix de pouvoir continuer à faire leur repas, et d’avoir accès aux services « à la carte » tout en gardant le fonctionnement EHPAD. Il y a un service d’accueil de jour de 10 places, pour accueillir des personnes malades d’Alzheimer ou de troubles apparentés, qui vivent à leur domicile ; et à côté de cela toute une palette de services à domicile pour les personnes âgées de la commune et des communes environnantes, comme la téléassistance, le portage des repas, le secrétariat du transport solidaire. Nous accueillons également des personnes vivant à domicile pour qu’ils prennent leur repas à la résidence et participent aux animations.

Il existe aussi petit pôle de coordination pour les habitats regroupés qui sont accolés à la résidence, soit 16 logements HLM pour personnes âgées dont la grosse moitié bénéficie des services de la maison de retraite.

On est établissement public, autonome, géré par la CCAS (Centre Communal d’Action Sociale) de la commune de 900 habitants. C’est un projet qui a toujours cherché à répondre aux besoins des aînés du secteur.

Et le confinement ? Quel impact a-t-il eu sur votre mode de fonctionnement, sur le personnel soignant, les familles ? : La taille de l’établissement offre une proximité avec une petite équipe : 2 infirmières, 8 aides-soignantes, une richesse d’accompagnement par un taux d’encadrement supérieur par rapport à d’autres EHPAD et parce qu’on a un financement venant de tous les services extérieurs. On peut se permettre d’offrir un meilleur accompagnement aux résidents. Cela crée un esprit de confiance partagé par les familles, qui pour certaines viennent de loin nous confier leurs parents. Il y a toute une philosophie de soins qui colle vraiment aux besoins du résident, appelée HUMANITUDE qui est une approche des soins fondée sur l’adaptation du soignant au résident, qui doit toujours être considéré comme une personne. C’est une marque déposée, avec des formations proposées aux personnels en établissement. Nous la pratiquons depuis 2018. Cette approche a été très bien accueillie par les familles, qui l’ont perçue dans les soins portés à leurs proches résidents. Depuis le début nous avons la chance de bénéficier de la bienveillance des familles.

Dès que le confinement s’est mis en place, il a fallu accompagner parfois certaines familles qui avaient du mal à comprendre les précautions liées au COVID, mais c’est rentré finalement dans les mœurs. Nous avons mis en place des outils pour garder un lien, comme les échanges vidéo, l’application FAMILIZZ qui permet à l’équipe d’envoyer quotidiennement des photos, de partager le quotidien et aux familles d’envoyer des mots personnalisés à leurs parents, sous format cartes postales.

Et pour vous-même ? : La communication a été maintenue par le biais de cette application pour moi aussi, et aussi par des échanges de mails nombreux, hebdomadaires, avec les familles, pour les informer des nouvelles préconisations à prendre, des modalités qui arrivaient par palier. Il n’ y eut d’abord plus de visite des familles, ensuite le confinement des résidents dans leur logement et donc nécessité de mettre en place un service de portage des repas par plateau, alors que d’ordinaire, tous nos repas sont pris en collectif. Il a fallu s’organiser avec les équipes, tester, expérimenter, faire appel à des renforts, des étudiants, pour faire en sorte que les équipes ne s’épuisent pas.

Depuis fin avril, les familles ont pu à nouveau rendre visite à leurs parents mais dans un cadre bien précis, i.e. dans une salle où les personnes peuvent se voir mais pas se toucher. Je ne suis pas passée à la séparation plexiglas ! Nous avons préféré une grande table ovale qui permet de garder les distances réglementaires, avec des pare-vue pour éviter qu’ils ne se touchent ; mais tout se fait dans la confiance.

Pour les personnes valides et autonomes, nous avons permis qu’ils continuent à se promener tout seuls, autour de la résidence, et dans les rues attenantes en leur proposant de porter un masque. On a la chance d’avoir un grand jardin où nous avons pu continuer à faire les animations, après la période où tout devait se faire dans les couloirs, avec des micros, c’était amusant ! Nous avions fermé l’accueil de jour et pu mobiliser les deux agents de cette structure pour faire des accompagnements personnalisés et prêter main forte à l’animatrice de l’EHPAD.

Une réelle réorganisation … de façon hebdomadaire, faire, défaire, se reposer sans cesse la question de la sécurité !

Et la vie de l’équipe ? le dialogue ? : Oui, dialogue constant mais aussi cohésion fragile : il y a eu 2 ou 3 salariées qui ont dû être isolées parce que des proches étaient suspectés Covid ; 2 tests dans l’équipe se sont révélés négatifs… mais toutefois des personnes résolument engagées, positives, devant pourtant gérer leur propre angoisse par rapport à leurs enfants, la reprise de l’école. Il y a ces paramètres et aussi une grande lassitude : même si les salariées ont toutes eu leur temps de repos réglementaire et il n’était pas question de leur rajouter des heures à leurs journées. Nous avons fait appel à des renforts extérieurs mais même avec cela, la situation dure ... et on sent que les personnes sont à cran ; c’est fragile… allant jusqu’à être moins patientes avec des résidents et des familles qui malgré elles, sont exigeantes. C’est tout cela qu’il faut gérer … sans trop savoir où l’on va.

Là aussi, le confinement fut plus simple que le déconfinement parce que l’on ne sait pas où mettre le curseur sécurité. J’ai l’exemple d’un autre EHPAD où un patient a été testé positif au Covid alors que le déconfinement n’a pas été fait : cela veut dire que la contamination vient des salariés. Il faudrait interdire les visites des familles aux personnes autonomes mais je ne m’y résous pas. C’est la difficulté ; on se demande où mettre les bons gestes sécuritaires. Le déconfinement fait que nous salariés, on côtoie des gens déconfinés et nous sommes peut être nous-mêmes porteurs asymptomatiques. C’est la gestion de ces incertitudes qui est le plus dur à gérer, ainsi que la temporalité, pour encore combien de temps ??? Il y a trop de témoignages de collègues qui ont vu plusieurs de leurs résidents infectés : 10 décès en 15 jours. C’est ma plus grande crainte à ce jour !

Vos difficultés, vos craintes, vos questionnements ? : Je vois aussi des résidents qui ne vont pas bien, dont un qui souffre du syndrome de glissement, c’est-à-dire qu’il se laisse partir, perd son envie de vivre : c’est difficile, malgré toute la bienveillance et tous les efforts des soignants. C’est presque plus facile avec les résidents non lucides et qui ne comprennent pas vraiment ce qui se passe.

Mais pour permettre l’autonomie des résidents, il faut que les règles soient respectées, que les familles comprennent qu’il ne faut pas venir sans prévenir, tard le soir, au risque de fragiliser plus encore le personnel d’accompagnement, déjà sous tension. Interdire sans doute, mais quels moyens répressifs j’ai ? Questionnements du jour…. Je veux rester sur de la confiance partagée mais cette confiance est parfois mise à mal et interdire pour interdire, je n’y arrive pas. Peut-être devrai-je le faire ? En me convainquant moi-même que c’est la seule solution ?

En conclusion ? : Que cela se termine vite… Le bien-être de nos résidents et l’équilibre de notre équipe sont en tension. Notre organisation est toujours questionnée et en ajustement permanent depuis quelques semaines. Cela reste ma priorité en tant que directrice : que nous tenions ensemble et en gardant cette bienveillance comme boussole. « L’humanitude » est une philosophie de « liens positifs ».

HUMANITUDE 

Epinette 2

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